Ukraine : Trump prépare-t-il une guerre européenne financée par l’Europe ?
La visite de Steve Witkoff et Jared Kushner à Moscou, suivie de leur déplacement à Kyiv, est officiellement présentée comme une nouvelle tentative américaine pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Elle pourrait pourtant avoir une autre fonction, préparer politiquement le désengagement américain et placer les Européens devant leurs responsabilités.
À moins de deux mois des élections de mi-mandat, Donald Trump a tout intérêt à pouvoir affirmer devant son électorat qu’il aura tout tenté pour mettre fin à une guerre héritée de l’administration Biden.

Le résultat de la médiation pourrait finalement être presque secondaire.
Si Moscou refuse les propositions américaines, Washington pourra considérer avoir épuisé la voie diplomatique. Si Kyiv refuse un compromis jugé inacceptable, Trump pourra faire porter sur les Ukrainiens une partie de la responsabilité de la poursuite du conflit. Si les deux camps restent sur leurs positions, il pourra simplement conclure que les États-Unis ne peuvent pas vouloir la paix à leur place.
Dans chaque cas, la même question sera posée aux Européens , voulez-vous continuer la guerre ? Si la réponse est oui, il faudra désormais la payer.
Le piège européen
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump poursuit une politique relativement cohérente. Les Européens doivent prendre davantage en charge leur propre sécurité et assumer une part croissante du soutien à l’Ukraine.
Le mécanisme PURL en constitue l’une des illustrations les plus intéressantes. Il permet aux alliés de financer l’acquisition de matériels américains destinés à Kyiv. L’Europe prend ainsi progressivement en charge la facture tandis que l’industrie américaine continue de fournir certaines capacités indispensables.
Pour Washington, l’équation est particulièrement favorable.
Le contribuable américain est moins sollicité. Les industriels américains continuent de vendre. Les Européens prennent une part croissante du risque politique et financier. Les États-Unis, eux, conservent une influence déterminante sur l’architecture de sécurité du continent.
Ce n’est donc pas nécessairement un abandon de l’Ukraine. C’est un transfert du coût de sa défense.
Payer ou négocier
C’est ici que la stratégie américaine pourrait devenir beaucoup plus brutale.
Les Européens considèrent désormais largement la survie de l’Ukraine comme un enjeu de leur propre sécurité. Washington le sait. Mais après quatre années de guerre, l’Europe reste dépendante des États-Unis dans plusieurs domaines critiques, renseignement stratégique, capacités spatiales, défense aérienne et antimissile, commandement, transport stratégique ou encore certaines catégories de munitions.
Donald Trump dispose donc d’un levier considérable.
Le message pourrait bientôt être résumé ainsi : si vous refusez le compromis que nous proposons et souhaitez continuer à soutenir militairement l’Ukraine, vous êtes libres de le faire. Mais vous devrez payer.
Et, pour certaines capacités, continuer à acheter américain.
Les Européens se retrouveraient alors dans une situation paradoxale. Ils assumeraient progressivement la responsabilité d’une guerre dont une partie des moyens nécessaires à sa poursuite resterait dépendante des États-Unis.
Une échéance américaine
Le calendrier politique compte également.
Les élections de mi-mandat du 3 novembre approchent. Trump peut difficilement promettre à son électorat une nouvelle implication américaine massive dans une guerre européenne qui entre dans sa cinquième année.
À l’inverse, présenter une tentative de paix puis annoncer que les Européens devront désormais assumer la défense de leur continent correspond parfaitement au discours America First.
Le récit électoral est presque déjà écrit, l’administration Biden a dépensé des milliards en Ukraine. Trump a tenté de négocier avec les deux camps. Si la guerre continue, ce sera désormais aux Européens d’en supporter l’essentiel du coût.
L’échec d’une médiation ne serait alors pas nécessairement un échec politique pour Donald Trump. Il pourrait au contraire lui fournir la justification dont il a besoin pour accélérer le désengagement américain.
Une guerre européenne, sous influence américaine
Il faut toutefois se garder d’annoncer trop rapidement le départ des États-Unis.
Washington n’a aucun intérêt à abandonner complètement le dossier ukrainien. Les États-Unis peuvent réduire leur contribution financière directe tout en conservant le renseignement, certaines capacités stratégiques, leur poids au sein de l’OTAN et surtout leur industrie de défense.
Le scénario qui se dessine est donc plus subtil qu’un simple retrait.
Les États-Unis pourraient progressivement cesser d’être le principal financeur de la défense ukrainienne tout en restant l’un de ses principaux fournisseurs et l’acteur incontournable de la sécurité européenne.
La guerre deviendrait financièrement et politiquement de plus en plus européenne, sans devenir totalement indépendante de Washington.
C’est probablement là que se trouve le véritable rapport de force. Donald Trump ne demande plus seulement aux Européens de consacrer davantage d’argent à leur défense. Il pourrait désormais leur demander d’assumer les conséquences stratégiques de cette autonomie revendiquée.
Après Moscou et Kyiv, la question ne sera donc peut-être plus de savoir si les États-Unis veulent encore soutenir l’Ukraine.
Elle sera beaucoup plus inconfortable pour les capitales européennes.
Combien sont-elles réellement prêtes à payer pour continuer la guerre sans l’Amérique ?




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